"La France est un pays extrêmement fertile : on y plante des fonctionnaires et il y pousse des impôts " - Georges CLEMENCEAU

"Un économiste est quelqu'un qui voit fonctionner les choses en pratique et se demande si elles pourraient fonctionner en théorie" - Stephen M. GOLDFELD

"Il ne peut y avoir de crise la semaine prochaine, mon agenda est déjà plein " - Henry KISSINGER

"Qui ne peut attaquer le raisonnement, attaque le raisonneur " - Paul VALERY

"L'offre créée sa propre demande" - Jean-Baptiste SAY

"L'épargne et l'accumulation de biens de capitaux qui en résulte sont au début de chaque tentative d'améliorer les conditions matérielles de l'homme; c'est le fondement de la civilisation humaine" - Ludwig Von MISES

"Détruire la concurrence, c’est tuer l’intelligence" - Frédéric BASTIAT

"Prenons le cas de Singapour. […] On dirait un miracle économique. Mais le miracle est moins celui de l’inspiration que celui de la transpiration" - Paul KRUGMAN

"Celui qui contrôle l’argent de la nation contrôle la nation" - Thomas JEFFERSON

"Mes clients sont libres de choisir la couleur de leur voiture à condition qu’ils la veuillent noire" - Henry FORD

Citation Suivante

René Girard, le mythe et le sacrifice dans l'Histoire

5 décembre 2019

René Girard est l’un des grands intellectuels du XXsiècle, hélas trop peu connu en France. Bien que né en Avignon, il a fait toute sa carrière aux États-Unis, d’où ce silence dans l’université française. S’opposant au marxisme, il ne pouvait pas plaire aux chrétiens progressistes des années 1960-1980. Chrétien lui-même, il ne pouvait que déplaire aux marxistes qui tenaient alors l’université et les publications. Et c’est ainsi que l’on passe à côté de l’un des plus grands penseurs du siècle dernier. Dans un précédent article, j’ai évoqué en quoi sa pensée permettait de comprendre la géopolitique et les relations internationales. Ici, c’est un autre aspect de son œuvre que je souhaite aborder, l’élément fondamental, celui du rapport entre le mythe et le sacrifice. Par Jean-Baptiste Noé.

 

René Girard a compris le sens profond de l’histoire, à savoir que celle-ci tourne autour de l’axe du sacrifice humain. Ce que confirment les recherches des historiens et des ethnologues : toutes les civilisations portent en leur cœur le sacrifice humain. Incas et Aztèques, tribus d’Afrique, civilisation d’Asie, Gaulois et Celtes. L’écrivain chrétien Tertullien écrivait ainsi au IIesiècle aux responsables politiques de l’Afrique (c’est-à-dire l’Afrique du Nord, Carthage) pour qu’ils prennent des mesures pour faire cesser les sacrifices humains. L’examen des os et des cadavres retrouvés confirme cela. Du sacrifice humain, certaines civilisations sont passées au sacrifice animal. Le texte fondateur en est le sacrifice d’Isaac par Abraham. Au moment où celui-ci va égorger son fils aîné, sa main est retenue par Dieu qui lui demande de lui sacrifier plutôt un bouc dont les cornes se sont prises dans un buisson. Ce texte a une valeur religieuse forte, mais aussi anthropologique : c’est le moment où le sacrifice humain est abandonné au profit du sacrifice animal.

Le même mythe est porté en miroir dans l’histoire d’Iphigénie et d’Agamemnon. Le roi des Achéens doit sacrifier sa fille aux dieux pour que la mer se calme et que l’armée puisse traverser les flots afin de porter la guerre contre Troie. Dans une version du mythe, Agamemnon s’exécute et tue sa fille. Dans une autre version, celle-ci est remplacée au dernier moment par une biche, qui est égorgée à sa place. Qu’Agamemnon ait réellement existé importe assez peu pour l’historien. Ce qui compte en revanche, c’est la signification anthropologique de ce mythe.

 

Le sacrifié était coupable, le voilà innocent

Que nous apprend René Girard ? Que la personne sacrifiée est coupable, que cette culpabilité engendre la guerre, et donc que son sacrifice permet de restaurer la paix dans la cité. En tuant Iphigénie, les flots se calment et l’armée peut traverser la mer. En jetant Jonas par-dessus bord, la tempête cesse, et les marins peuvent arriver à bon port. En chassant Œdipe de sa ville, la peste cesse à Thèbes. Ces mythes grecs nous sont familiers, mais on retrouve les mêmes procédés littéraires et anthropologiques dans toutes les civilisations. Une personne est coupable. À cause d’elle, la guerre, l’épidémie ou la famine s’abattent sur la ville ou le pays. Il faut la tuer pour que ces événements s’arrêtent et que la population puisse de nouveau vivre sereinement. C’est là le bouc émissaire, celui qui est chargé du péché de la cité et dont la mort fait revenir la vie. Le bouc émissaire est coupable et sa culpabilité doublée de sa mort engendre la paix. Mais que se passe-t-il si le bouc émissaire n’est pas coupable, si c’est un innocent tué par jalousie et par haine par la foule et la lâcheté du corps politique ? Alors, c’est la légitimité même du sacrifice humain qui est détruite. La mort de cet innocent doit être camouflée afin de faire croire à sa culpabilité. Cette innocence cachée, nous dit Girard, c’est celle du Christ, l’Agnus Dei, l’agneau de Dieu, chargé du péché du monde, mais victime innocente. Dans ce cas, le mythe ne tient plus. Le mythe a besoin d’un coupable et il repose sur le mensonge. Si le coupable est innocent et si le mensonge est révélé comme mensonge, alors toute la société fondée sur ce mythe est ébranlée dans ses fondements mêmes. La fin du mythe, c’est la naissance de l’histoire. On passe d’Homère à Thucydide, de Virgile à Tacite. Lisez l’Énéide de Virgile : tout est faux et tout est vrai. On y parle de Didon et d’Énée, du jeu des dieux pour agiter la mer ou pour porter la victoire à Énée. La vérité historique importe peu, mais là n’est pas l’essentiel. Ce qui compte, c’est que ce mythe explique la fondation et la puissance de Rome et légitime l’Empire. Le discours de Didon n’a probablement pas été prononcé par la reine de Carthage (a-t-elle seulement existé ?), mais peu importe. En revanche, le discours de Périclès lors de l’enterrement des morts d’Athènes est vrai et Thucydide a veillé à le reporter fidèlement.

 

Le rôle social du mythe

Certes, le mythe raconte un événement qui ne s’est pas produit, mais cela n’empêche pas que le mythe existe. Le mythe est une nécessité et un besoin pour raconter une société et pour justifier un état de fait. Mensonger ne veut pas dire irréel. Ce mensonge justifie la réalité présente et le monde tel qu’il existe. En histoire et en géopolitique, il est donc essentiel de débusquer les mythes, mais aussi de comprendre pourquoi ils existent et quel est leur rôle. Qu’Erdogan, en tant que Turc, se perçoive comme l’héritier des Mongols et donc d’Attila est essentiel pour comprendre sa politique extérieure. Que la France s’imagine descendante des Gaulois, alors même qu’elle doit davantage aux Romains, est fondamental pour analyser l’enracinement du régime républicain. L’historien est un mythocide, car il démonte les faits imaginés pour ramener aux faits réels, ce qui ne peut qu’ébranler les sociétés bâties sur ces faits. Expliquer que l’école n’a pas été inventée par Jules Ferry va à l’encontre du mythe de l’Éducation nationale, tout comme rappeler que la Sécurité sociale a été portée par le régime de Vichy avant d’être installée par le gouvernement communiste ébranle quelque peu l’histoire officielle. Le mythe est réel parce qu’il fonde un monde et qu’il explique et éclaire la société où il s’épanouit. On ne peut donc pas rappeler impunément aux personnes que le bouc émissaire était innocent. C’est la raison pour laquelle les mythes durent, même s’ils vont contre la raison et la logique. Ils ont leur propre logique, leur propre utilité, et ils ont besoin toujours du sacrifice humain.

 

L’archaïsme du socialisme

Dans plusieurs de ses ouvrages, mais notamment dans Qu’est-ce que l’Occident, Philippe Nemo a démontré pourquoi le socialisme est une idéologie archaïque. Elle aussi est fondée sur le sacrifice humain et sur la fausseté du mythe. Ici, c’est le Riche qui est sacrifié. Il est riche parce qu’il a volé le pauvre et donc son sacrifice va permettre de restaurer la justice sociale et l’égalité, c’est-à-dire la paix dans la cité, au même titre que la mort de Jonas arrête la tempête. Le socialisme repose sur la jalousie et l’envie, que l’on justifie en culpabilisant la personne que l’on souhaite tuer. Le sacrifice humain est moderne, c’est-à-dire qu’il n’est plus directement sanglant, mais effectué par l’impôt et les prélèvements obligatoires. Le mensonge est nécessaire pour camoufler cette exécution : on ne parle pas de vol, mais de justice sociale, de spoliation, mais de solidarité, de guerre de tous contre tous, mais de vivre ensemble. Et malheur à ceux qui osent utiliser les vrais mots : spoliation et vol par l’impôt, et tout le monde qui tente de vivre aux dépens de tout le monde. Ainsi s’explique pourquoi l’Éducation nationale dure tant, alors qu’un simple examen rationnel amènerait à privatiser l’école, afin de se doter d’un système moins couteux et plus efficace. La même chose vaut pour la sécurité sociale. Mais ici nous ne sommes pas dans la raison et l’histoire, mais le mythe et l’idéologie.

Ainsi s’explique l’écriture constante de l’histoire. Les lois Gayssot et Taubira veulent donner une version officielle de certains événements de l’histoire, de la même façon que des députés tentent de faire reconnaître par la loi le génocide vendéen. Il doit y avoir un débat et une réflexion des historiens sur la base des documents historiques et de l’étude des textes et du contexte. Mais il ne doit pas y avoir d’écriture officielle de l’histoire, qui est foncièrement mauvaise, que celle-ci soit écrite par la gauche (lois Gayssot et Taubira) ou par la droite (crimes en Vendée). L’écriture mémorielle est du ressort du mythe, non de l’histoire.

 

La vérité nous rendra libres

Si le bouc émissaire est innocent, mais que le mythe explique qu’il est coupable, alors l’homme perd sa liberté. Une société fondée sur le mensonge aboutit à la négation de la personne humaine et de sa liberté. Or la liberté est essentielle au développement économique et matériel des sociétés. Raison pour laquelle les sociétés archaïques n’ont jamais pu permettre le développement matériel de leur population, mais ont stagné dans un sous-développement manifeste. Cela explique a contrariole développement du monde occidental. Puisque l’on reconnaît que l’Homme-Dieu sacrifié est innocent, alors le mensonge est détruit ; le rideau du temple se déchire nous disent les Évangiles. La vérité de l’horreur du sacrifice humain éclate aux yeux de tous. Ce sacrifice doit désormais être rejeté. Cela permet de fonder une société non sur le mensonge, mais sur la vérité, non sur la servitude, mais sur la liberté. Bien sûr, des principes à la réalité historique il y a de nombreux pas à parcourir et l’histoire de l’Occident est pleine de rechutes vers l’archaïsme et le mensonge, dont la naissance et la conceptualisation de l’idéologie socialiste sont un des avatars. Mais l’analyse de René Girard permet de comprendre pourquoi l’Occident a connu ce foisonnement culturel, intellectuel et matériel. Cela est dû aux libertés, permises par la destruction du mythe et l’acceptation de la vérité et de l’entrée dans l’histoire. En refusant le sacrifice humain, on aboutit à l’établissement des dix commandements, qui comprennent notamment « tu ne voleras pas » et « tu ne convoiteras pas le bien de ton prochain ». Le vol étant prohibé, cela permet la reconnaissance de la propriété privée et du droit, fondamental pour assurer la garantie de cette propriété. Sans droit et sans règles acceptées par tous, il ne peut pas y avoir de développement des sociétés. La propriété privée et le droit sont, là aussi, des fondements de la liberté et donc du développement des sociétés.

En analysant la place du sacrifice dans l’histoire des hommes, René Girard a élucidé un problème anthropologique aussi bien que philosophique. Il a mis à jour le fonctionnement profond des sociétés et de la nature humaine. En cela, il est un prophète, c’est-à-dire un homme qui a vu ce que beaucoup d’autres ont cherché sans le voir. Ce sont Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978) qui lui ont permis d’élucider le rapport ente La Violence et le Sacré (1972) pour aboutir Aux origines de la culture (2004).