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Le sauvetage de Chypre et le risque de rechute de la Zone Euro

25 mars 2013

Chypre a été pendant une semaine au centre d'un psychodrame européen où les acteurs sont la zone euro, la banque centrale européenne, la Russie, et bien entendu Chypre elle-même. La situation devait initialement pouvoir se régler facilement. En effet, les sommes nécessaires au sauvetage de Chypre étaient parfaitement supportables pour la solidarité des pays de la zone euro, et le précédent de la crise grecque aurait dû inciter l'ensemble des protagonistes à agir rapidement. Toutefois, des considérations politiques sont venues perturber les négociations.

Il convient de s'interroger sur (1) les raisons qui amènent Chypre à faire appel à une aide financière extérieure, (2) les contraintes de ce plan, (3) le détail du plan, (4) les raisons pour lesquelles cette aide pose problème, et enfin (4) les perspectives qui peuvent naître de cette situation. 

 

La crise bancaire à Chypre rend la situation de sa dette insoutenable sans aide extérieure:

A l'origine de la crise chypriote il y a un secteur bancaire surdimensionné (8 fois plus important que la richesse du pays) qui a attiré beaucoup de capitaux étrangers, du fait de l'opacité de son système bancaire et une rémunération des dépôts très supérieure à la moyenne. Avec la crise européenne, cette situation a débouché sur l'éclatement d'une bulle bancaire durant l'été 2012 qui a grandement dégradé la situation économique du pays. Ainsi, le pays n'est plus capable de faire face à ses engagements financiers et doit donc faire appel à une aide extérieure.

Le plan d'aide à Chypre était contraint par des impératifs économiques:

Pour sauver son système bancaire et faire face à ses dettes, Chypre se tourne vers la Troïka: FMI (Fond Monétaire International), BCE (Banque Centrale Européenne) et l'Eurogroupe (pays de la zone euro). Les besoins en liquidités de Chypre s'élèvent à 17 milliards d'euros. Au niveau de la zone euro, c'est une somme soutenable quand on sait que les richesses cumulées dans les pays formant cette zone s'élèvent à 10'000 milliards d'euros. Toutefois, avec un PIB de 18 milliards d'euros, et une dette déjà à 85% du PIB, un tel prêt ferait passer la dette totale du pays à un niveau totalement insoutenable (environ 200% de la richesse nationale). Dès lors, afin que la dette soit soutenable et que les contribuables européens ne soient pas les seuls sollicités, la Troïka a proposé d'aider Chypre à hauteur de 10 milliards d'euros, les 7 autres milliards d'euros restant à la charge de Chypre. Pour se rendre compte de l'effort que cela implique, il faut réaliser qu'à l'échelle de la France cela représente 1'200 milliards d'euros à trouver.

Les conditions d'octroi de l'aide sont à la fois "traditionnelles" et "exceptionnelles":

(1) Conditions traditionnelles: cette aide est conditionnée à la mise en place de réformes structurelles jugées plus rigoureuses en termes de gestion du pays, d'une augmentation du taux d'imposition sur les société de 10% (le plus bas d'Europe) à 12,5% (même niveau qu'en Irlande) et la mise en place de privatisation pour amener 1 milliard d'euros dans les caisses de l'Etat.

(2) Conditions exceptionnelles: ce qui est inédit dans la gestion des crises économiques en Europe c'est le fait de d'appliquer une taxe sur les dépôts bancaires des épargnants, qu'ils soient simple individu ou entreprise pour un montant de 6 milliards d'euros. Après avoir envisagé de taxer tous les dépôts, ce ne sont finalement que les dépôts supérieurs à 100'000 euros qui seront taxés à des taux pouvant atteindre 40-50%. Cette mesure intervient notamment car la structure chypriote de collecte de l'impôt est déficiente, ne lui permettant pas de lever des fonds.

Taxer les dépôts crée un précédent historique et détruit le modèle économique de Chypre:

Il convient tout d'abord d'expliquer pourquoi un secteur bancaire si grand (8 fois le PIB du pays) ne peut pas servir à rembourser les dettes. Tout simplement, ces montants n'appartiennent pas au pays en question mais aux personnes et entreprises qui ont déposé cet argent. Dès lors, si l'idée de taxer les dépôts peut apparaître séduisante il n'en demeure pas moins que les implications sont dangereuses.

En effet, jusque-là, en cas de faillite bancaire, la règle était "simple": il convenait de faire payer dans un premier temps les actionnaires, puis les créanciers (les détenteurs d'obligations) et enfin le contribuable. Dorénavant, si toutes ces étapes sont insuffisantes ou impossibles on peut envisager que l'Etat décide de ponctionner directement les dépôts bancaires. Autrement dit, l'Etat peut toucher au droit de propriété et à la garantie des dépôts, ce qui est sans précédent dans l'histoire économique.

Le modèle économique de Chypre reposait essentiellement sur les services financiers, et les services liés tels que l'immobilier avec les riches étrangers venant s'y installer. Après cette ponction sur les dépôts, Chypre perdra son attrait financier pour les capitaux étrangers qui fuiront le pays sans que de nouveaux ne viennent s'y installer, détruisant ainsi les fondements économiques du pays.

Les implications pour Chypre et l'Europe sont incertaines et peuvent être catastrophiques:

Concernant Chypre, la principale implication est la nécessité de développer très rapidement un nouveau modèle économique, fondé cette fois sur des bases saines. Toutefois, même si le tourisme peut constituer une source de richesses, il ne représente pour le moment que 15% du PIB. A court terme, les estimations indiquent que le pays pourrait perdre 20% de sa richesse nationale au cours des deux prochaines années. Plus grave encore est le risque de panique bancaire ("bank run" en anglais). En effet, les épargnants chypriotes, ayant perdu confiance dans leur gouvernement et leur système bancaire, peuvent être amenés à retirer massivement leurs dépôts des banques, ce qui engendrerait l'effondrement économique du pays.

Les pays de la zone euro, et plus largement les pays de l'union européenne, sont impactés à plusieurs niveaux. Tout d'abord, si les marchés boursiers venaient à anticiper que le plan d'aide soit insuffisant ou se passe mal, ils pourraient commencer à chuter et à demander des taux d'intérêts plus élevés pour la dette des pays de la zone euro. Ensuite, le risque de panique bancaire pourrait se diffuser aux pays fragilisés par la crise de la zone euro (Espagne, Italie, Portugal) craignant que leurs dépôts ne soient eux aussi touchés. Dans ce cas, tout le système européen serait emporté. Enfin, les épargnants de ces pays pourraient décider de disperser les montants détenus sur leurs comptes dans plusieurs pays moins risqués, afin de répartir le risque qui pèse sur les dépôts. Ainsi, alors que pour sortir de la crise il faudrait réorienter l'épargne des pays du nord de l'Europe vers ceux du Sud, on pourrait assister à l'inverse, repoussant d'autant la sortie de la crise européenne.  

La Russie joue un rôle géopolitique important dans la région. En effet, même si son rôle n'a pas été médiatisé il n'en demeure pas moins que ses intérêts dans l'île sont très importants. D'une part, les dépôts supérieurs à 100'000 euros qui seront taxés sont principalement détenus par des ressortissants russes; et d'autre part, de nombreuses banques russes sont installées à Chypre. Le pays constituait une plateforme parfaite pour permettre d'intégrer le marché européen. De plus, la Russie a accordé un prêt à Chypre (2,5 milliards d'euros), ce qui la rend d'autant plus attentive à la situation économique de son créditeur. La Russie reste également une porte de sortie pour Chypre à moyen terme. En effet, Chypre détient d'importantes ressources gazières dans son espace maritime qui ne pourront être exploitées avant 2020. D'ici là, l'île sera peut-être sortie de cette situation et la Russie pourrait lui proposer de quitter l'euro pour l'accueillir dans son espace d'influence. L'intérêt pour la Russie en-dehors de l'aspect énergétique évident et le fait de pouvoir bénéficier d'un accès stratégique à la mer méditerranée. Cet accès lui est pour le moment fourni par la Syrie, or ce pays ne sera probablement plus dans les mêmes dispositions politiques à ce moment-là et l'accès à la Méditerranée sera probablement remis en question.      

Conclusion:

Le cas chypriote prouve que: (1) la crise européenne n'est pas finie, (2) il n'existe pas en Europe de mode de règlement des crises efficace, (3) nous assistons à un précédent avec la taxation es dépôts, (4) Chypre n'aurait jamais dû rentrer dans la zone euro, et enfin (5) la situation d'un pays malgré sa taille modeste (0,25% du PIB de la zone euro) peut avoir des effets en chaine sur toute la zone.  

Citation

Sylvain Fontan, “Le sauvetage de Chypre et le risque de rechute de la zone euro”, décryptage publié sur «leconomiste.eu» le 25/03/2013.